Du Toit > india

… D’ailleurs le toit-terrasse est de loin le lieu le plus énergétiquement propice et favorable à la contemplation intérieure et à l’ouverture au monde. On s’éloigne de la terre pour se rapprocher du ciel. Cette légère prise de hauteur me place dans un entre-deux idéal pour l’observation de ce que j’appelle le paysage des toits. C’est toute une vie qui s’y déroule, que ce soit de l’aurore au réveil des corps encore engourdis ; pendant la journée à l’ombre des édicules-escaliers ou de moitiés de pans de murs en construction depuis déjà bien longtemps, jusqu’au soir où la lumière tarde à décliner et que les âmes encore chaudes peinent, elles aussi, à s’endormir sous la brise épicée…

Il y a d’abord les toits eux-mêmes : les plats bien sûr, qui sont l’extension verticale de la maison à l’extérieur et un plancher supplémentaire utilisable ; les pentus aussi qui n’ont de fonction que la protection de ce qu’ils couvrent ou les plates-formes suspendues en bois qui servent de stockage le jour et de « couche » la nuit. Ils se font face toujours, se touchent souvent ou se chevauchent parfois tant les règles d’urbanisme n’existent pas. La topographie chaotique des toits amène au paysage singulier de plans géométriques qui entament un dialogue de sourd s’il en est ! Ce paysage prend des airs dramatiques la journée sous un ciel gris et chargé de la mousson, ou féeriques le soir sous la lumière orangée et descendante. Les ombres s’allongent sans fin alors que les arrêtes se vivifient, effleurées par la grâce solaire…

Le matin, les toits ont disparu de mon esprit. Tout n’est qu’abstraction. Suis-je éveillé déjà ou endormis encore ? Dans un paysage naturel que l’on penserait encore sommeillant, avant même que le coq ne chante et que le soleil ne pointe à l’horizon, ce sont des dizaines de corps que l’on n’avait pas vu se coucher le soir d’avant qui émergent doucement et se lèvent tranquillement. Un par un, dans le silence du crépuscule et des activités de corvées matinales latentes, ils se dressent et se dirigent vers le sol. Moi-même, après une nuit à la belle étoile d’une indéfinissable sérénité rarement éprouvée avant, je m’accroupis et scrute la scène. Je suis un des leur si l’on veut, un de ces corps fantomatiques en quasi lévitation, encore groggy du réveil. D’ailleurs je pratiquerais le même rituel chaque matin jusqu’à mon départ. Un enfant se lève ici, trois adultes là et toute une famille encore sur un toit en léger contrebas du notre. Ils commencent à quitter cette grande chambre en plein air pour vaquer à leurs occupations. Et bientôt, alors que le principal de l’activité du village se déroulait en toiture entre cinq heures et six heures du matin, c’est en bas que la vie réelle battra son plein le reste de la journée.

Depuis ce même toit, détaché du sol que je suis, à distance de la société en quelque sorte, je m’invente un monde ou je serais omniscient. Les villageois ne font pas attention à moi, trop occupés par leur petite activité commerciale ou leur déambulation nonchalante. Les scènes de la vie quotidienne se multiplient avant midi ; elles connaissent une baisse très marquée jusqu’à quatre heures avant de reprendre de plus belle jusqu’au soleil déclinant, sous l’indulgence de la relative fraîcheur de fin de journée. Je suis capable de décrire précisément les activités journalières de chacun, de savoir qui ira prendre son tchai chez Anil, à quel endroit le laitier passera distribuer son or blanc en priorité ou quels enfants feront l’école buissonnière une fois de plus !

La première heure du matin sera toujours pour moi l’occasion de me rappeler combien le paradigme occidental auquel j’adhérais par contrat social n’était en fait qu’un point de vue acquis. Un certain et nouveau regard sur le monde naissait lentement et prenait délicieusement la place d’un autre. Non que l’on m’avait trompé sinon pour me protéger, je pensais avoir été gentiment berné comme l’on s’amuse d’un ami. J’étais bien-sûr alerte quant à l’existence d’autres terras incognitas, mais on ne peut totalement y croire, sans doute, avant de l’avoir foulé du pied. Chose faite, je prenais le temps de délecter, jour après jour, mon réveil sur le toit et sous l’imperturbable bleu du ciel, annonçant l’aube de nouvelles auspices indiennes… Ce moment frugal, insignifiant à première vue et anodin en d’autres circonstances, je le chéri comme la première gorgée de bière. Et en ce lieu et en ce temps, il est le mien, il m’appartient, absolument exclusif. Cette relative et courte possession temporelle est d’autant plus appréciée qu’elle est nécessaire ; l’instant fugace mais salvateur de journées parfois trop dures. Quand l’on découvre, aux détours de situations familières, que les concepts d’espace privé et d’espace public sont ici plus intimement mêlés, le besoin impérieux d’une solitude matinale revigorante est tout justifié : Ainsi le temps pris pour être seul sur mon toit est le choix délibéré de cet état d’isolement : par courtes périodes, il est primordial de fuir la foule qui représente l’impossibilité de mener à bien une réflexion sur soi-même, indispensable dans la construction de son individualité au sein du groupe social. Au village, on est seul quand la situation l’exige. Cette posture de l’âme est plus proche d’une errance à accomplir dans un but précis ( marcher seul en traversant les champs pour aller chercher de l’eau au puits ou déambuler le long d’une route déserte pour rejoindre la maison de son frère par exemple… ) ou la mécanique bien huilée d’une habitude acquise très jeune, que d’une belle « rêverie d’un promeneur solitaire » dont la finalité serait justement cet état là ! Il est beaucoup plus difficile de choisir d’être seul; ce n’est tout simplement pas une pratique répandue : On naît en groupe et on meurt en groupe ! la fratrie est souvent grande et les cousins tout autant et tout autour; on construit sa maison sur la parcelle de ses parents; d’ailleurs on pénètre dans la bicoque en terre de son voisin comme on rentre « chez soi » et on s’imbibe de tchai entre amis ou invités, tous les jours que les dieux locaux font… Il est difficile d’être seul.

Des grands espaces vierges naîtrait la liberté ; des champs de blé une attitude qui s’en approcherait… Comme une sorte de flânerie mystique dans l’air, tout contact prolongé vous ferait passer de l’autre côté, de l’angoisse inavouée du col blanc à l’apparente nonchalance du villageois. Tel était ce que je croyais à priori. A posteriori, j’apprendrai qu’à chaque civilisation, culture ou temps correspond son lot de complexité. Au milieu de mon champs de pois chiche dont la terre-poussière vole dans le ciel en petits tourbillons concentriques, je me sens libre, non pas parce que la vie que je mène ici est simple, mais bien parce que j’ai choisi de l’être. Et de Rousseau de rajouter : « quiconque veut être libre l’est en effet ».

Le temps d’une « expatriation » vous plonge dans un état relatif d’acculturation, qu’elle s’effectue dans un village isolé du Rajasthan ou une mégalopole asiatique sur-animée. Or, Il est difficile de s’impliquer entièrement aux « affaires du pays » d’accueil comme on le ferait pour celles de sa mère patrie, en tant que l’on considère, en quelques sorte, que « ce n’est pas notre business » ! Le concept d’acculturation reste limité aux choix des acteurs de prendre tout ou partie de la culture hôte pendant un temps défini. C’est pourquoi la sensation de liberté est décuplée. Tel était mon état d’âme au village et la raison pour laquelle je me sentais plus libre, certainement, que les locaux eux-mêmes ayant grandi parmi les champs de maïs. L’appartenance à une terre implique un sentiment de responsabilité et de dévouement plus prenant, que l’étranger occulte volontiers inconsciemment. Non signataire du « pacte social local », il est plus à même de définir sa position au sein du groupe en fonction de ses qualités et facultés plutôt que sa filiation ou son rang dans la communauté traditionnelle à laquelle il n’appartient pas. Je suis reçu par les locaux, l’invité du paysage banal à qui le statut confère une liberté ( de mouvement ) salutaire…

Il y a ceux du matin pour qui le soir fatigue et ceux du soir à qui le matin ne dit rien ; il y a ceux qui s’éveillent en fanfare et ceux qui ont du mal à s’extirper de leur sommeil molletonné ; il y a les affamés qui réclament leur portion nutritionnelle matinale et les déjà repus au réveil sans avoir mangé ; il y a les bavards tôt qui ne parlent qu’en « ah ! » et les silencieux tard à la bouche bée. Cela va sans dire que Deepack est de cette catégorie de gens à qui il ne faut pas parler au saut du lit ! D’aucuns diraient qu’il s’est levé du mauvais pied, mais il est plutôt dans son monde, hermétique aux stimuli extérieurs, retranché le plus longtemps possible comme pour oublier dans l’inconscience d’une minute supplémentaire, la lourde réalité qui l’attend tous les jours. Il est là, je le regarde mais il ne me voit pas. Puis, à mi-chemin de ses pas perdus, ses yeux se lèvent, rencontrent les miens et un sourire enfantin s’esquisse sur ces lèvres. Il est accompagné du hochement « à l’indienne » de la tête comme pour attester de la véracité de sa présence, de son existence presque. J’accompagne souvent, depuis notre toit-terrasse aux allures d’observatoire du réveil humain, la levée des corps voisins. Il en va du même manège tous les matins d’un toit à l’autre. La scène est muette et identique : après avoir replié leur fin matelas, les nouveaux éveillés se drapent d’une couverture mitée pour affronter la première heure de leur égarement. Ils descendent rejoindre la terre ferme et marchent. Ils marchent. Ils déambulent lévitant sans apparent but précis. Ils se croisent mais ne bavardent pas. J’ai supposé qu’ils « émergeaient » ainsi comme on boit une tasse de café sous nos latitudes pour ouvrir les yeux aux paupières encore collées ; et puis la « vraie » journée peut commencer. Mais avec le temps, je crois aussi que c’est l’occasion inconsciente qu’ils ont, chacun, de se retrouver seul avec eux-mêmes. Cette fameuse solitude indispensable serait-elle contenue dans ce court moment crépusculaire où tout semble encore endormi et permis ? …

 

Excerpt from the essay « Une échappée aux Aravelli, petite marche de 20 minutes par jour »

LANE architecture

Juillet 2012